08.03.2016
 


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Bruno Schmeltz

Prélude à la paix, 1979, Huile sur toile, 97/195 cm.
 
Des motocyclistes, vêtus de combinaisons comme des cosmonautes, sont arrêtés dans un paysage de montagnes. Plus près, enfermés dans des végétations tempérées qui tendent à reprendre possession naturelle de l'espace, de volumineux cubes de pierre énigmatiques sont partiellement détruits, avec des inscriptions vestiges. Sommes-nous dans une carrière ? Des bulldozers, des camions le suggèrent. Le travail est (ou a été) interrompu, peut-être à cause de l'heure ensoleillée, ou peut-être depuis plus longtemps, si l'on juge par la présence tranquille d'animaux, chevaux, chèvres, ou de quelques personnages désœuvrés. Quel paradis perdu
Les traces abondent dans les peintures de Schmeltz ; elles donnent le poids des contingences et renvoient l'une à l'autre. Empreintes de roues dans la poussière du sol. Vestiges sculptés. (Une inscription est d'ailleurs le nom du peintre ; une autre a été faite directement avec un clou dans la peinture fraîche de la toile). Numéro sur des bidons, sur des troncs d'arbres sciés, sur les combinaisons des chevaliers motocyclistes, sur les pneus, les machines ; chiffre dessiné autour du nombril d'un adolescent presque nu. Les oiseaux mêmes partagent le ciel avec les deltaplanes. Quels signes de piste, pour trouver quel scarabée d'or ?
Quelque chose a pourtant eu lieu dans ce cadre bucolique. Quelle coupure, sanglante peut-être ? Cette tronçonneuse, par exemple, et les pommes de pin (rajoutées au premier plan du tableau représentant le muletier et la jeune femme assise), et qui sépare les deux enfants comme un miroir ? Ou cette combinaison du frère motocycliste repeinte en rouge, alors que le modèle était blanc ? Quel Œdipe en armure, voyageur et témoin, maître-esclave des pulsions qu'il chevauche ?
Car l'homme, dans les peintures de Schmeltz, comme dans la célèbre énigme du Sphinx, n'a que trois âges : l'enfance, quatre ou cinq ans ; l'adolescence et les jeux, le corps ; et l'homme fait, désigné comme un travailleur par son vêtement. On me parle d'académisme, d'hyperréalisme, de manie. Mais Schmeltz a été " abstrait "' autrefois ; sa peinture comme lui a une histoire qui s'identifie à l'histoire de l'art. Ces cubes de pierre (cubisme), témoignage d'un passé révolu, trace d'une civilisation, d'une pensée, d'un goût pour les formes désormais classiques parlent de l'artiste mûr, confronté à ses premiers pas ; ce qui reste des désirs anciens, comment trouver cette innocence première, sans quoi toute création est stérile, cette fontaine de Jouvence, pour y puiser sans cesse l'inspiration ? Car, il ne s'agit pas de revenir en arrière (enfance, adolescence, naturalismes antérieur à l'abstraction), mais de vivre au-delà. Perdu, l'univers syncrétique de l'art enfantin ! Perdue, la faculté de " négliger les correspondances de détail à détail ", dont parle Ehrenzweing. L'hypersensibilité achoppe à son tour au problème oublié par les conformismes : " la vision indifférenciée ".
Ainsi, comme Proust en déséquilibre sur le pavé de l'hôtel de Guermantes, Schmeltz retrouve ses motivations les plus vives à créer en traversant les apparences; la toile s'efface, la tranche est peinte pour favoriser l'illusion. Mains dans la main, voici Schmeltz et le souvenir de Schmeltz, et le temps retrouvé.

Yak Rivais



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